Quand Aragon parle de Charles Louis La Salle
« Voilà que, sur les pentes du Mont Faron, un peintre qui a juste la moitié de mon âge, m’a permis d’entrer dans cet atelier qui ne ressemble ni à la rue de la Boétie, ni à Cimiez où Henri Matisse peignait, dessinait, inventait ses collages aux couleurs éclatantes…Ce lieu indescriptible où j’étais entré en pleine nuit pour la première fois, en l’absence du peintre inconnu, sans rien voir, faute d’y savoir allumer la lumière, une enfilade de lieux incompréhensibles dans la nuit où venait se nicher un ami à moi, qui, lui, connaissait l’inconnu.
On m’aurait dit ce que cela allait devenir pour moi, je vous jure que je ne l’aurais pas cru. Mais la curiosité est une forme supérieure de la sagesse…
J’y retournai à quelques jours de là et il y avait une foule de gens, le brouhaha des conversations. J’y devais revenir encore pour mieux voir cette grande peinture, devinée plus que vue dans le potin des visiteurs dont si peu m’étaient connus.
Cela ne ressemblait à rien de ce que l’on voit partout, et pourtant il m’arrivait de me croire ici et là dans l’ère davidienne. Je ne suis pas pour rien l’auteur de cette Semaine Sainte que les libraires de Saint-Sulpice et de la rue Bonaparte mettaient en devanture entre la Bible et les Évangiles, n’ayant pas lu ce roman qui est à la gloire de Guéricault. C’est à lui que je pensais, et voilà que non, il s’agissait de bien autre chose.
…une rencontre après d’autres, après Picasso, Matisse, et aujourd’hui Charles-Louis La Salle.
Ne me détournez pas de cette apparition… de lui, de son incomparable peinture…
Et voici qu’il m’est donné à la fin de mon âge, de saluer la peinture de Charles-Louis La Salle, au nom magnifique, dont je ne sais que dire, sans m’en brûler les lèvres…
Et il faut le dire, et pas à basse voix, il y a aujourd’hui en France un très grand peintre…et par lui il m’est arrivé, avec ma tête de neige, de connaître la troisième lumière de mon existence.
Il m’est donné, et c’est peut-être là le miracle, il m’est donné de dire que j’ai découvert un pays d’éblouissement, une autre Amérique, la peinture de Charles-Louis La Salle.
Après Picasso, Matisse…toutes ces ivresses que j’en avais ressenties…je ne pouvais croire à un troisième miracle des couleurs inventées, au vertige des transformations de la lumière humaine.
Or, l’incroyable s’est produit…Comprenez bien bien la leçon qui m’est donnée et que j’ai l’audace de vous transmettre, c’est celle de la liberté de l’homme qui sait se dépouiller des contraintes, et le dire, et plus : le peindre ! »
